Fiche « S », à qui profite le crime ?

Le militant nationaliste Félix Benedetti a été placé en garde à vue ce mardi après-midi, en réaction à son refus de se voir inscrit au fichier judiciaire national automatisé des auteurs d’infractions terroristes (Fijait). La machine judiciaire semble s’emballer, mais elle ne s’emballe jamais par hasard en Corse tant la politique et le judiciaire semblent marcher dans le même sillon. Félix Benedetti est resté en détention provisoire puis assigné à résidence en région parisienne pendant quatre ans dans le cadre d’une affaire de détention d’armes. En mars dernier, il a effectué son retour en Corse suite à la levée de son assignation à résidence tout en restant sous contrôle judiciaire. En  juin dernier il était condamné pour détention d’armes et d’explosifs et association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste. Félix Benedetti a fait appel de sa condamnation : « Du point de vue de mon cas particulier, j’estime qu’il n’est pas normal d’être inscrit au Fijait, j’ai fait appel de ma condamnation, je ne suis pas définitivement jugé et toujours présumé innocent ».

Ce qui est ridicule dans cette affaire, c’est que la fiche » S » est un document des sécurités intérieures qui contient des données personnelles très précises : un état civil complet, un signalement et une photographie, les motifs de la recherche, ainsi que la conduite à tenir en cas de découverte de l’individu. La fiche est destinée à attirer l’attention de la police si l’un des fichés est interpellé ou simplement contrôlé, pas plus. Très franchement, si un seul policier en poste dans l’île – et particulièrement les services de renseignement – ne connaissent pas Félix Benedetti, il est temps pour lui de changer de métier.

Mais en fait, qu’est-ce que ces fiches « S » et quel rapport avec la Corse ? En 2015, après les attentats de Paris, plusieurs personnes ont été interpellées en France et en Belgique. Au fil des jours, les auteurs de ces attaques sont identifiés et certains étaient fichés « S ». En Corse comme ailleurs, des personnes soupçonnées d’islamisme radical étaient fichées « S ».

La fiche « S » est l’une des 21 catégories d’un vieux fichier de police crée en 1969 et intitulé Fichier des personnes recherchées (FPR). Une immense base de données qui recouvre plus de 400.000 noms, du simple militant anarchiste au terroriste présumé. La fiche « S » (pour Sûreté d’Etat) est censée regrouper les individus les plus sensibles et les plus dangereux : ceux qui sont soupçonnés d’avoir un lien avec la mouvance terroriste et menacent la sûreté de l’Etat.

La fiche « S » comporte 16 niveaux qui vont de « S 1 » à « S 16 », par exemple, Mohammed Merah était en degré 5 avant la tuerie de mars 2012 à Toulouse. La numérotation ne correspond toutefois pas au degré de dangerosité de l’individu fiché, mais plutôt de la conduite à avoir pour les forces de l’ordre s’ils tombent sur ladite personne. Des terroristes présumés aux membres de groupuscules d’extrême droite, en passant par des hooligans, des zadistes ou des militants antinucléaires, le profil des fichés « S » est extrêmement varié, même si aujourd’hui et dans le contexte actuel, il est difficile de ne pas l’assimiler au fichage du radicalisme islamistes. Nous sommes loin du cas Félix Benedetti, même avec une barbe d’un mois. Il y aurait plus de 10000 personnes fichées « S », en France dont plus de la moitié en tant qu’islamistes radicaux ou en lien avec la mouvance terroriste en question.

Les fiches « S » ne sert donc qu’à signaler aux services concernés qu’un individu est lié au terrorisme. On ne va pas revenir sur ce point, je pense avoir donné mon avis plus haut. Toutefois, dans le cas de Félix Benedetti la question du terrorisme reste largement posée. La justice n’a donné qu’un faisceau de preuve à ce propos, et  loin d’être significatif. En effet, l’association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste a été retenue car les enquêteurs auraient trouvé dans son répertoire téléphonique le nom de 7 nationalistes condamnés par la juridiction antiterroriste. Alors très franchement, quand on connaît le tissage de la société corse, on peut dire sans rougir qu’avoir 7 nationalistes condamnés par la juridiction antiterroriste dans son répertoire n’est certainement pas un acte délictueux.  Ou alors il faudra condamner toute l’île pour association de terrorisme. D’autant que les 7 nationalistes condamnés étaient tous des personnalités publiques et/ou politiques éminentes. Enfin tout ça pour dire que nous risquons tous de nous retrouver à Cayenne, et qu’il est temps de préparer nos baluchons.

Bien entendu, Félix Benedetti a décidé de ne pas se plier à la contrainte. Il l’expliquait dans la presse régionale, il y a une dizaine de jours : « en tant que militant nationaliste, être taxé de terroriste dans le contexte actuel et se plier à des obligations créées pour surveiller les islamistes radicaux est inacceptable ». Bon pas uniquement pour surveiller les islamistes radicaux, mais quand même l’ombre de Daech n’est pas très loin. D’un point de vue humain et politique, la posture de Félix Benedetti est totalement compréhensible. D’un point de vue stratégique et sociétal on se demande si certains n’ont pas intérêt à mettre le feu aux poudres. La Corse connaît un des rares moment d’apaisement de son histoire contemporaine. Mais ce n’est peut-être pas du goût de tout le monde.

En juillet dernier, trois partis nationalistes et autonomistes se sont réunis à Corte pour constituer un grand parti de gouvernement, souhaité par le président du Conseil exécutif Gilles Simeoni, en vue des élections territoriales de décembre. C’est en tant que groupe que les trois partis autonomistes Inseme, À Chjama Naziunale et le PNC (Partitu di a Naziona Corsa) siégeaient jusqu’à présent à l’Assemblée de Corse sous la bannière Femu a Corsica. Gilles Simeoni annonçait : « Femu a Corsica doit évoluer fortement et rapidement et devenir un véritable parti de gouvernement, adossé à un fonctionnement respirant et démocratique, ouvert à la société civile, présent sur tous les terrains de lutte et d’action ». Suite à l’annonce d’un parti de gouvernement, le conseiller territorial Paul Félix Benedetti (frère de Félix) a annoncé sa déception. Sans rentrer dans la cuisine politique, nous dirons que Rinovu – le parti politique porté par – n’était pas invité à cette date, à l’aventure d’un Parti de gouvernement.

Le cas de Félix Benedetti n’est pas isolé. Le très jeune militant nationaliste Stéphane Tomasini, condamné à 5 ans d’emprisonnement pour une action à la voiture bélier contre la sous préfecture de Corte en 2012, a été remis en liberté en juillet dernier, et a été interpellé ce jour. Oui, la politique et la justice marchent souvent dans les mêmes sillons en Corse, et c’est dommage car les jours de fortes pluies le sillon devient bourbier, voir marécage. Il suffit de suivre les récents rebondissements de l’affaire des gîtes ruraux pour s’en convaincre. Dès lors deux questions restent en suspend : « que rapporte ces garde à vue, et à qui ? ». Comme dirait un ostracisé en Corse en 41 de notre ère : « Le coupable est celui à qui le crime profite ».

2 milliards d’euros en 15 ans, la Corse ne veut plus du système Giacobbi

ctc carburant (Magà Ettori - Blog)Les électeurs voteront, dimanche prochain, pour l’un des 12 candidats aux élections territoriales. Même si cela semblait impossible il y a quelques mois, il semblerait que les corses montrent la porte de sortie à Paul Giacobbi du député (PRG) et président du conseil exécutif de Corse. Entre le premier et le deuxième sondage Opinion Way pour France Bleu RCFM et France 3 Corse ViaStella, annonce que Gilles Simeoni, chef de file de la liste nationaliste Femu a Corsica, sort en tête de ce second sondage (19% des voix). Le maire de Bastia gagne 1% des intentions de votes dans les sondages en un mois.  José Rossi, le candidat Les Républicains enregistre la plus forte hausse (+2%) entre le premier et le second sondage et se retrouve à égalité des intentions de votes (14%) avec Camille de Rocca Serra, tête de liste de Rassembler pour la Corse, qui perd 2% d’intention de votes. La liste la testostéronée de Paul Giacobbi pédale dans le brocciu avec seulement (13%) d’intention de votes. Simplement improbable. Il faut dire que l’offensive judiciaire sur les dérives politico-financières lancée en Corse a conduit non seulement à la mise en examen, le 21 juillet dernier de  Paul Giacobbi, pour  »complicité de détournements de fonds publics », dans l’affaire dite des  »gîtes ruraux » tombe au plus mauvais moment, mais personnellement je ne pense pas que ce soit ça qui puisse nuire à la réélection de Paul Giacobbi. Non. Le malaise est ailleurs, du côté de la poche. Les revenus des corses sont parmi les plus faibles de France. Un habitant sur cinq vit sous le seuil de pauvreté et surtout les disparités de revenus entre les ménages les plus pauvres et les plus aisés sont colossaux. Pas sérieux dans une ile où tout se voit, où tout se sait.

Mais au fait le système Giacobbi c’est quoi ?

Pour en avoir une idée, il suffit de voir comment se gère le  »Paul Emploi » à la Collectivité Territoriale de Corse (CTC). Comment ça se techje diraient certains de nos amis. Le personnel de la CTC, ce sont quelque 1227 agents titulaires de la Région qui bénéficient d’avantages incomparables. Et oui, tout s’achète ! Selon un rapport détaillé de la chambre régionale des comptes rendu public en juillet dernier, non seulement leurs effectifs ont bondi de 311 agents en cinq ans, soit une hausse de 34 %, alors que les magistrats avaient déjà pointé du doigt cette dérive dans leur rapport précédent. Mais leurs rémunérations ont progressé, à partir de 2010, à un rythme de 4 à 6 % par an. Par ailleurs, le coût des heures supplémentaires a augmenté de 76 % entre 2010 et 2013. Enfin, les dépenses sociales pour les agents (Ticket-Restaurant, mutuelles, activités culturelles et sportives) ont été multipliées par trois en quatre ans, passant de 700.000 euros en 2010 à 2 millions en 2013. Quand on vous dit qu’il y a des manghjoni à la CTC ! anticorruption - giacobbi (Magà Ettori - Blog)Le Résultat est une flambée des dépenses totales pour le personnel de 46 % entre 2008 et 2013 !  Les fonctionnaires régionaux ne sont pas le système Giacobbi, mais ils en profitent chaque année. Par exemple ils bénéficient  de près de 10 semaines de congé (soit 25 jours de congés payés, 14 jours de RTT, 4 jours acquis en 1991, et 5 jours mobiles accordés par le Giacobbi) ce qui constitue sans doute un record parmi les Régions françaises.  Paul Giacobbi essaie de s e justifier  »Nous avons essayé d’installer une pointeuse. Ce n’est pas facile. Nous avons été stoppés par les syndicats ». Ils sont sans doute cru qu’il s’agissait d’une sulfateuse, avec tous ces problèmes de sécurité. Il faut dire que question diction, le Président de l’Exécutif a encore des progrès à faire.  Paul Giacobbi ferme aussi les yeux sur les agents qui ajoutent d’autres jours d’absence pour des motifs de santé ou familiaux. Le système Giacobbi est généreux : 3 jours pour le mariage d’un enfant ou un déménagement. La chambre régionale des comptes rappelle qu’elle avait déjà dénoncé «l’absence de système de contrôle effectif de la présence et du temps de travail» des agents de la CTC. Malgré les engagements de la CTC de mettre en place dès 2008 un suivi plus minutieux, rien n’a été fait.corsica paul tournage «Le présent examen de la gestion a permis de constater qu’aucun moyen de contrôle n’a été mis en place», notent les magistrats financiers. Le laxisme semble également de mise concernant l’absentéisme pour raisons de santé. Selon la chambre régionale des comptes, il est en pleine expansion, ce qui traduit «un déficit réel de gouvernance» de la CTC. Autre dérive pointée du doigt par les magistrats: le paiement des jours d’astreinte technique à certains agents, qui a augmenté de 77 % sans raisons apparentes. La chambre régionale des comptes a relevé des cas édifiants, comme celui de ce technicien dont les paiements liés à ces journées sont curieusement passés de 298 euros en 2011 à 4035 euros en 2013. Soumis aux critiques sur certaines défaillances de son contrôle, Paul Giacobbi a promis de mieux surveiller ces dépenses. Selon lui, elles auraient diminué en 2014, après un pic exceptionnel en 2013 dû au départ du Tour de France en Corse !  D’autres dérives étonnantes concernent les voitures. Tout d’abord, la CTC met 50 véhicules de service à disposition de certains agents, dont 34 sont attribués à titre personnel. Ce sont autant de discrets avantages en nature. Ensuite, la Région a attribué 237 cartes de paiement d’essence pour 264 voitures de son personnel. Certains semblent en profiter largement. Comme ce conducteur d’une Audi Q3 Crossover, qui a fait successivement le plein, le 1er janvier 2013 à 15h45 à Nice, et à 18h34 à Lucciana en Haute-Corse, pour des carburants différents, sans plomb et diesel. La carte de paiement a donc servi pour deux véhicules au lieu d’un ! Et cet agent n’est visiblement pas le seul dans ce cas. Il est vrai qu’il ne pouvait pas prendre le train [oups pardon] ne parlons pas de Chemin de Fer en Corse, c’est un sujet qui fâche. La faillite de la filière audiovisuelle-cinéma dans l’île ? Chuuuteeuuu ! De la formation audiovisuelle-cinéma avec la très chère voisine ? Rien sur l’Université, on va vraiment se fâcher ! Pas d’avantage des employés de la CTC ? Non, ça fait trop de familles ! Mais alors de quoi pouvons nous parler ? De l’utilisation des 2 milliards d’euros donnés à la Corse sur 15 ans pour rattraper les retards structurels ? Nunda ! Zittu è Mutu ! Lasciatemi core o ziteddi,… prima a stacca !