L’autodafé suprême

caroline Fourest« Si je pouvais tuer une personne (sans être sanctionné), ce serait Caroline Fourest. Cette femme est méprisable. » écrivait sur son compte twitter un jeune membre du FN. Il n’est pas le seul à avoir des rêves de mise à mort. Hier quand des militants contre le mariage gay ont pris pour cible la journaliste Caroline Fourest, alors qu’elle participait à un débat à Nantes avec l’écrivain Tahar Ben Jelloun et le député Jean Glavany sur le thème  »Vers un islam moderne ? ».

Les militants contre le mariage gay se sont infiltrés dans l’amphi de la Cité des Congrès, et se sont levés dès la première prise de parole de la militante féministe, connue pour ses positions en faveur du mariage pour tous. Ils ont été expulsés de la salle manu militari. Les manifestants se sont ensuite rendus à la gare, où Caroline Fourest devait reprendre le train pour Paris. Là des affrontements avec les forces de l’ordre on eu lieu, bloquant pendant quarante minutes le train en partance pour Paris, un prêtre en soutane à leur tête. Mais que venait faire Torquemada dans cette galère ? L’évêché n’a pas d’autres problèmes à régler ? Désolé de faire le parallèle mais la dernière fois qu’un homme d’église a fait parler de lui dans la presse c’était pour des affaires de pédophilie, il s’agissait du cardinal de Los Angeles Roger Mahony dont l’archevêché a versé en guise de règlement à l’amiable un montant de 660 millions de dollars pour indemniser quelque 500 enfants victimes d’abus sexuels. Le cardinal Mahony qui était alors archevêque, avait entre autre laissé un prêtre, le révérend Michael Baker, poursuivre ses activités alors même qu’il avait avoué en 1986 avoir abusé de mineurs et condamné à dix ans de réclusion. En février dernier, la justice américaine a eu accès à de nouveaux documents internes à l’Eglise catholique, qui montrait une gestion scandaleuse de la part de plusieurs responsables catholiques face à des affaires d’abus sexuels impliquant une centaine de religieux. Les scandales de pédophilie aux Etats-Unis ont provoqué une crise sans précédent dans l’Eglise et contraint plusieurs diocèses à la faillite, après le paiement d’indemnités versées à des milliers de victimes. Contraint par la révélation de scandales en Irlande et en Allemagne, déjà Benoît XVI s’était efforcé de changer les règles et les mentalités face à ces affaires, mais il s’est heurté à des résistances de la part de certains responsables, soucieux de protéger l’image de l’Eglise, et notamment le doyen des cardinaux, Angelo Sodano. Le Vatican a indiqué début février recevoir encore quelque 600 plaintes par an, pour des faits remontant principalement aux années 60, 70 et 80, à travers le monde. Deux-tiers des 112 conférences épiscopales auraient désormais mis en œuvre des procédures spécifiques pour lutter contre les abus sexuels.

Tout ceci pour dire que l’église catholique a du pain sur la planche à billet et qu’il faudrait peut-être se concentrer sur d’autres sujets que la chasse aux homgiacobbios, fussent-ils brillants, fussent-ils des journalistes qui ont pignon sur rue. Certes les journalistes ne sont pas toujours exemplaires. Prenons le cas du torchon   »Corsica Magazine » – qui devrait bientôt disparaître sans laisser de regrets. On sèche pas mal du côté du magazine, et tous s’y collent d’ailleurs. Dans son édition du mois de mars, la rédaction du mensuel s’attaquait au Président de l’Exécutif de l’Assemblée de Corse dont les proches sont mis en cause dans le cadre de détournement à grande échelle de subventions départementales destinées à la création de gîtes ruraux. L’enquête de deux pages, retraçant les investigations judiciaires annoncées en couverture sous le titre : « Les gîtes du clientélisme », à première vue on ne se trouvait pas dans le magazine, mais en y regardant de plus près, il apparaît que les pages 48 et 49 avaient tout bonnement été collées. Interrogé sur France 3 Corse puis par L’Express, le directeur de la publication du magazine reconnaissait avoir fait sceller les pages incriminées, portant la photo de Paul Giacobbi par mesure de prudence liée aux risques judiciaires régulièrement encourus en cas de condamnation pour diffamation.

Espérons qu’il ne soit pas attaqué pour publicité mensongère. Mais en parlant de publicité mensongère, je me demandais :  »mais le Torquemada des quais de gare est ce vraiment un prêtre ou juste un idiot en soutane ? ». Heureusement qu’il nous reste la poésie : Lumière ! et l’on verra resplendir la fournaise ! Je sèmerai les feux, les brandons, les clartés, Les braises, et partout, au-dessus des cités, Je ferai flamboyer l’autodafé suprême. Joyeux, vivant, céleste ! — genre humain, je t’aime !

Invictus

INVICTUS - NELSON MANDELA (Magà Ettori - Blog)Out of the night that covers me,
Black as the pit from pole to pole,
I thank whatever gods may be
For my unconquerable soul.

In the fell clutch of circumstance
I have not winced nor cried aloud.
Under the bludgeonings of chance
My head is bloody, but unbowed.

Beyond this place of wrath and tears
Looms but the Horror of the shade,
And yet the menace of the years
Finds and shall find me unafraid.

It matters not how strait the gate,
How charged with punishments the scroll,
I am the master of my fate :
I am the captain of my soul.

William Henley – Invictus – 1888

Dans les ténèbres qui m’enserrent,
Noires comme un puits où l’on se noie,
Je rends grâce aux dieux quels qu’ils soient,
Pour mon âme invincible et fière,

Dans de cruelles circonstances,
Je n’ai ni gémi ni pleuré,
Meurtri par cette existence,
Je suis debout bien que blessé,

En ce lieu de colère et de pleurs,
Se profile l’ombre de la mort,
Et je ne sais ce que me réserve le sort,
Mais je suis et je resterai sans peur,

Aussi étroit soit le chemin,
Nombreux les châtiments infâmes,
Je suis le maître de mon destin,
Je suis le capitaine de mon âme.

Le laboratoire de la création insulaire

INSULAE- Magà Ettori - Ariakina Ettori - Ondalina Ettori - réalisationsA l’avant-garde de la création cinématographique, l’Institut Régional du Cinéma et de l’Audiovisuel (IRCA) anime avec ferveur les Rencontres du Cinéma Néo Contemporain. Cette manifestation qui se déroule dans toute la Corse et sur le continent a débuté par une Master Class le 14 décembre à Ajaccio, et se conclura avec un colloque sur le cinéma engagé le 22 décembre à Paris. Entre-temps les amoureux du 7ème art ont pu participer à des ateliers, des tournages de films, des cafés-philo, des débats, des formations à l’éducation à l’image et bien entendu aux projections de films corses dans le cadre des  »Jeunes Etoiles du Cinéma Corse ». Corse Net Info, partenaire des rencontres, a interrogé Magà Ettori (président de l’IRCA, Conseiller cinéma auprès du Conseil Économique Social et Culturel Corse – CESCC) à la sortie d’un Café Philo à Bastia. Réactions à chaud au cœur de l’événement.

– Magà Ettori, beaucoup de monde ce soir à ce café Philo. Un vrai succès populaire.  »Aller au cinéma est-ce aller ailleurs ? ». Comment expliquez-vous ça ? – Les bastiais sont habitués à ce genre de rendez-vous. Bastia est une ville d’art, d’apparence très sobre mais en réalité la culture est présente toute l’année et depuis des années. Ce qui est réjouissant c’est que des gens aient fait le déplacement de toute la Corse. J’ai retrouvé ce soir des amis de Balagne, des enseignants et des étudiants de l’Université de Corse, des cinéphiles de l’Alta Rocca, un historien du Niolu, des cinéastes de l’extrême sud, de la région bastiaise, et Christophe di Caro. Ce soir l’organisation était parfaite, les interventions multiples et de qualité.
Je viens de quitter deux étudiants de l’Université de Corse qui sont venus en curieux et qui vont tourner un court-métrage avec nous demain. Les participants ont parlé pendant 90 minutes de septième art et de culture corse, ils ont été à la fois spectateurs et acteurs de l’instant. C’est vraiment le résultat que nous espérions. – Demain les jeunes cinéastes de Ciné Rinovu (pépinière de l’IRCA) vont tourner un film intitulé  »la pêcheuse de bonheur ». Ce sont trois créations qui sont prévues pendant les Rencontres du Cinéma Néo Contemporain. – La manifestation est pensée comme un espace de vie, d’innovations, et d’expérimentations. Nous avions besoin d’un laboratoire. Laissez un espace à l’envie et à la passion et vous aurez rapidement des résultats surprenants. Nous avons organisé une Master Class en langue corse. La Master Class organisée par Danila Zini et Jean Leca (Lycée Jules Antonini) comprenait un tournage. – Vous avez établi un partenariat avec les salles de Cinéma dans toute la Corse afin de diffuser des court-métrages. L’opération s’intitule  »Les jeunes étoiles du Cinéma Corse ». – Il était fondamental de créer un rendez-vous pour permettre aux cinéastes corses de présenter leurs films. L’opportunité s’est offerte à nous à travers un événement national organisé par le Centre National de la Cinématographie :  »Le jour le plus court ». Nous avons pris la coordination Régionale et organisé les projections. Le 21 décembre 2011, jour du solstice d’hiver : toute la journée sera consacrée à partager la richesse du film court. Une journée créative, festive, pleine de diversité. Cette fête souhaite, à l’image de la fête de la musique, montrer toute la richesse du film court sous toutes ses formes, partout et sur tous les écrans, de la salle de cinéma jusqu’à la tablette numérique, de la télévision à internet. Sans oublier les  »lieux alternatifs ».
C’est une fête qui se veut le reflet de la vitalité du court métrage, avec ses productions audacieuses, ses nombreux festivals, ses organisations professionnelles et structures associatives. Une fête qui met à l’honneur la création pour qu’elle puisse rencontrer une plus large audience et dialoguer avec elle. L’idée collait parfaitement avec le fonctionnement sérieux et libre à la fois de l’IRCA, et nous y avons vu le moyen de faire partager le plus largement possible le concept du Cinéma Corse Néo Contemporain (qui est de privilégier la production du réel en prise directe avec la culture corse). Nous avons donc tout misé sur le jeune cinéma Corse et sur le film musical. De très nombreux films se tournent dans l’île, et tous ne bénéficient pas d’une mise en lumière conséquente, loin s’en faut. L’IRCA est régulièrement sollicité pour aider à la production, à la réalisation ou à la distribution de films tournés par de jeunes personnes qui n’ont pas encore fait d’école ou de formation spécifique. Ce partenariat lié à la distribution que nous avons élaboré avec René Viale (Studio Cinéma) et Antoine Barq (L’Alba) nous semble une réponse positive à leur attente. Ce faisant nous travaillons également à l’avenir de la distribution professionnelle des films corses. Nous sommes intervenu au Conseil Economique Social et Culturel Corse pour que soit intégré dans le catalogue d’aide des salles de cinéma un soutien aux salles qui diffusent les films aidés par la Collectivité Territoriale de Corse. Cette proposition a été validée par le CESCC. – Quels sont les  »grands moments » à venir ? – Il y en a une multitude. Mais nous attendons beaucoup des ateliers d’éducation à l’image animés par CINE RINOVU en partenariat avec La Falep de Corse-du-sud. L’équipe de Pierre-Jean Rubini a réalisé un excellent travail. Un petit film sera tourné à la Maison de quartier de l’Empereur. Joëlle Orabona (France Bleu Frequenza Mora) a déjà accueilli les créateurs de Ciné Rinovu, mais une autre émission radio est prévue autour du jeune cinéma Corse. Corsica Radio sert également le dispositif avec un débat animé – entre autre – par Jacques Renucci, le journaliste qui a donné son nom au Cinéma Néo Contemporain.
Le café-philo d’Ajaccio préparé par l’équipe de Pascal Bruno  :  »Le devoir de mémoire et la nécessité d’oublier » devrait aussi être un bon moment. Et bien entendu les jeunes étoiles du Cinéma Corse dans toute l’île, puis le rendez-vous à la Maison de la Corse à Paris. – C’est important de montrer le cinéma Corse à l’extérieur ? – Essentiel. Ici et ailleurs, la rencontre entre la création, la production, la diffusion et le public sont incontournables. Je ne crois pas aux artistes maudits qui font leurs films pour deux copains. Quelque soit le résultat technique, ou artistique à partir du moment ou un film est fini il faut le montrer. Après qu’il trouve son public ou pas c’est autre chose, mais il existe, nous existons collectivement à travers notre création et c’est là le propos. Nous ne sommes pas dupes, tous les cinéastes ne deviendront pas des artistes incontournables du septième art mais de l’expérimentation, de l’exemple naîtra nécessairement quelque chose. – Comment envisagez-vous les prochaines manifestations ? – Ces rencontres sont un temps fort, un catalyseur, et une vitrine qui serviront de projet fédérateur dans les années à venir. Nous avons souhaité donner à cette première rencontre un caractère à la fois ludique et studieux. Nous dessinerons les prochaines en fonction de l’évolution de notre cinéma. Nous vivons une période charnière du cinéma mondial avec le passage de l’argentique au numérique.
La Corse n’échappe pas à cette révolution, et nous allons l’accompagner. Toutefois nous allons travailler autour de l’idée de laboratoire. – Quelles sont les ambitions de l’IRCA pour les années à venir ? – L’Institut Régional du Cinéma et de l’Audiovisuel (IRCA) a été crée en 1992. Notre structure souhaite faciliter l’émergence d’un cinéma de qualité en Corse. Pour tendre vers cet objectif, l’IRCA a réalisé un maillage étroit du territoire insulaire, recruté des cinéastes et des cinéphiles, et élaboré un programme commun : le Ciné Corsica. Les antennes locales de Ciné-Corsica interviennent – chaque fois que possible – dans l’aide à la production et à la distribution, dans l’information, les festivals, les rencontres, les débats, les projections, et la formation. Une activité efficacement soutenue par un réseau de professionnels.
L’objectif de l’IRCA est à partir de là de permettre un rayonnement maximal de ce cinéma, d’où le partenariat avec la Fondazione Sistema – Mediateca Regionale di Toscana. Le 24 octobre dernier, pour la première fois, plusieurs films se réclamant du cinéma néo contemporain participaient à un évènement international : 50 Giorni di Cinema Internazionale a Firenze 2011. Six films ont été programmés et projetés à la Casa del Cinema de Florence Odéon (Piazza Strozzi) qui ont représenté la Corse dans cet évènement exceptionnel qui durait 50 jours, comptait 150 projections et a réuni jusqu’à 50 000 personnes. Pour nous la création cinématographique est une invention qui se transforme en même temps qu’elle grandit.

La mémoire en héritage

EVELYNE ADAM - 10-ans-bernard-loiseau-niaque-heritage (Magà Ettori -blog)En cet après-midi du 24 février 2003 à Saulieu, tout bascule. Que se passe-t-il dans la pensée du chef le plus charismatique, le plus flamboyant, le plus chaleureux de la cuisine française pour qu’à 52 ans il décide de mettre un terme à sa vie et à l’édifice qu’il avait bâti avec passion, courage et cette énergie conquérante qui l’animait : la niaque ! Il est des gens qui n’oublient pas, comme son amie Evelyne Adam. Pourquoi cet article ? Simplement pour évoquer le dernier ouvrage d’Evelyne : LA NIAQUE EN HERITAGE. Evelyne honore par ce livre la promesse faîte à Bernard Loiseau lors de sa dernière interview en 2002, comme une réponse en écho à sa recommandation : «N’oublie pas la niaque !»

Ce livre met à jour un document exceptionnel qui ramène à la surface les confidences de Bernard Loiseau retrouvées grâce aux recherches menées par l’Atelier de création du Grand Est de Radio France et l’Institut National de l’Audiovisuel à Strasbourg. Bernard y dévoile sa vie et y confie sa vérité comme si, 10 ans après, il tenait encore à communiquer sur la force de la niaque et en faire un héritage destiné à tous. Une sélection de recettes tirées des «Classiques de Bernard Loiseau» clôt l’ouvrage et les photos sont issues de la collection personnelle de la famille Loiseau. «La niaque, toujours la niaque !»  se plaisait à marteler Bernard Loiseau. Mais ce jour d’hiver 2003 elle n’aura pas suffi ou alors, par une emprise démoniaque, profitant d’un instant vulnérable, se sera faite fatale pour armer la main du désespoir. «La niaque» c’était son credo, pas après pas, depuis son apprentissage en 1968, le secret de son endurance les jours de doute, l’aiguillon, l’antidote aux aléas, son ressort dans un éternel souci d’excellence et le marathon qu’il menait dans la folle course aux étoiles. A la force du poignet, il les avait décrochées vaillamment, brillamment, ces trois étoiles au Michelin qui couronnent encore sa maison, aujourd’hui. Elles étaient sa fierté depuis 1991, il ne les a jamais perdues. Alors, il y a dix ans chacun détient son hypothèse face à l’énigme du suicide de Bernard Loiseau et la presse la sienne. «La Côte d’Or» à l’apogée de sa renommée incontestée vient d’accuser un entrefilet venimeux dans un journal. Dans un même temps, l’établissement est rétrogradé dans un des guides gastronomiques français. Est-ce alors la peur de descendre du sommet ? D’être dégradé, manipulé par ceux qui offrent et reprennent le firmament au gré des notations fluctuantes ? L’angoisse de devoir faire face aux réactions en bourse qui suivraient ? La fatigue accumulée dans un rythme d’enfer jour après jour ? Durant 27 ans, la pression qui l’avait conduit sans limite au bout de ses rêves l’avait aussi entraîné sournoisement dans la spirale diabolique de la dépression. Une dépendance excessive à la niaque qui, après le plaisir des étapes gagnées, s’est faite douleur en revers de médaille, démoniaque. Comme un champion, las de se battre pour conserver sa place dans la cadence infernale qu’il s’est imposé sans relâche, après tant d’années d’efforts et de ténacité, tout va contribuer au geste du désespoir. Il y a 10 ans, la gastronomie française perdait son chef le plus aimé, le plus populaire. Malgré le chagrin et l’entreprise colossale qui lui faisait face alors, Dominique, son épouse, a poursuivi avec le même courage et la même énergie conquérante l’oeuvre de son mari pour que brille longtemps le nom de Bernard Loiseau sur son empire. Avec pour legs, «La niaque en héritage» !

Au non de la raison d’État

MAGA ETTORI - Emile ZolaL’Etat a des raisons que le cœur ne comprend pas toujours. Mon ami Petru Rossi, diplomate affûté, spécialiste des affaires orientales avait écrit : songe est mensonges de l’histoire. L’affaire Dreyfus, par exemple. Conflit social et politique majeur de la Troisième République survenu à la fin du XIXe siècle, autour de l’accusation de trahison faite au capitaine Alfred Dreyfus, Français d’origine alsacienne et de confession juive, qui sera finalement innocenté. Elle a bouleversé la société française pendant douze ans, de 1894 à 1906, la divisant profondément et durablement en deux camps opposés, les « dreyfusards » partisans de l’innocence de Dreyfus, et les « antidreyfusards » partisans de sa culpabilité. La condamnation fin 1894 du capitaine Dreyfus – pour avoir prétendument livré des documents secrets français à l’Empire allemand – était une erreur judiciaire sur fond d’espionnage et d’antisémitisme, dans un contexte social particulièrement propice à l’antisémitisme, et à la haine de l’Empire allemand suite à son annexion de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine en 1871. La révélation de ce scandale en 1898, par Émile Zola dans l’article de presse intitulé « J’accuse…! », provoqua une succession de crises politiques et sociales uniques en France. À son paroxysme en 1899, l’affaire révéla les clivages de la France de la Troisième République, où l’opposition entre le camp des dreyfusards et celui des anti-dreyfusards suscita de très violentes polémiques nationalistes et antisémites, diffusées par une presse influente. Elle ne s’acheva véritablement qu’en 1906, par un arrêt de la Cour de cassation qui innocenta et réhabilita définitivement Dreyfus. Cette affaire est souvent considérée comme le symbole moderne et universel de l’iniquité au nom de la raison d’État, et reste l’un des exemples les plus marquants d’une erreur judiciaire difficilement réparée, avec un rôle majeur joué par la presse et l’opinion publique. La lettre à son oncle Alfred (Dreyfus) d’Yves Duteil est de toute beauté. Un condensé d’humanisme et d’émotion, je vous en donne simplement lecture :

Cher Oncle Alfred,

À travers toi, c’est un peu à tous les innocents mis au banc des accusés que j’adresse cette lettre. À ceux sur   qui un piège s’est refermé sans qu’ils aient pressenti   le danger, qui s’éveillent un matin dans l’infamie sans avoir   pu dissiper le cauchemar qui va hanter leurs nuits pendant des mois, des années,   et qui voient leur vie basculer dans un cataclysme. Devenus un simple dossier,   réduits au silence, confrontés à la solitude et au désespoir,   impuissants face à ceux pour qui un prévenu qui clame son innocence   est avant tout un coupable potentiel, on découvre comment chacun d’entre   nous peut glisser dans cet engrenage kafkaïen. Quand la justice dissèque   une vie claire sous sa lumière crue, l’honneur et la réputation   ne sont plus que des fétus de paille. Et le temps judiciaire qui sème   le doute sur la transparence d’une vie, nourrit la suspicion de sa culpabilité.   Entre la présomption d’innocence et le principe de précaution,   l’espace vital est aussi mince qu’une convocation. Une existence,   et soudain un champ de ruines.

Je pense à vous, injustement mis en cause par erreur ou par malveillance,   aux souffrances et à l’incompréhension qui rongent votre   esprit…

Construire sa défense, lorsque l’on n’avait aucune raison   de le prévoir, est sans doute plus complexe que de brouiller les pistes   à l’avance. Comme dans une partie d’échecs dont le   jeu de l’adversaire resterait caché, vos pièces maîtresses   sont toutes menacées. Ébloui par les projecteurs et assourdi par   la rumeur qui enfle, à quoi devrait ressembler un innocent ? Clair, calme,   posé et cohérent ?

Quels sentiments éprouvais-tu dans ton cachot, Oncle Alfred, quand on   t’a mis au secret sans même te dire quelles charges pesaient contre   toi ? Au cœur des questions qui roulaient dans ta tête, ta vie défilait-elle   devant tes yeux pour deviner quand et comment tu avais pu mal agir ? Tous les   innocents partagent-ils ce même parcours, entre révolte, mobilisation   et découragement ? Toi, tu n’as jamais douté, ni de la France,   ni de l’Armée. Habité par le visage de l’amour de   ta vie, ton épouse exemplaire, Lucie, la sœur de grand-mère,   tu as tenu, accroché comme à un rocher à la certitude que   la vérité triompherait, avec une foi inébranlable en la   Justice. Et pourtant… Le calvaire a duré douze ans. Pour Denis   Seznec, celui de Guillaume, son grand-père, dure encore.

Le déshonneur des innocents s’hérite et le combat pour   la vérité se transmet comme un flambeau ardent. Ton existence   est entrée en moi, doucement, comme une colère ancienne, ravivée   par ma conscience d’adulte. Contre l’injustice, il n’y a pas   de prescription. Alors je t’ai accompagné jusqu’à   l’île du Diable. J’ai découvert ta loyauté absolue,   ton admirable dignité devant l’épreuve et les lettres bouleversantes   de Lucie, recopiées sur ordre, de peur qu’elles ne recèlent   quelque message secret…

J’ai suivi les procès truqués, émaillés de   preuves falsifiées ou forgées de toutes pièces, approché   la Raison d’État et l’Intérêt Supérieur   de la Nation, dérisoires majuscules de l’Histoire…

J’ai croisé le courage de ceux qui ont remis la vérité   en marche, au risque de leur vie. Seul, on ne peut rien. Il faut toujours une   chaîne de courage, de conviction et de conscience pour inverser le destin   avant que la résignation ou l’indifférence n’aient   recouvert la vérité d’un masque de silence. Aujourd’hui   l’affaire Dreyfus est close. Les historiens savent depuis longtemps qu’il   s’agissait d’une machination, mais le doute subsistait dans l’esprit   de certains.

Désormais ta mémoire est innocente du crime de haute trahison   dont on t’avait injustement accusé. Il aura fallu cent ans.

Que dire pour ceux qui, injustement inquiétés, font l’objet   d’une ordonnance de « non-lieu », qui revient à dire   que rien n’a eu lieu, alors que les victimes, elles, savent bien dans   leur chair qu’il y a eu quelque chose, qu’elles restent en quête   d’un coupable, et que les innocents, qui ont vu leur vie dévastée   par des mois de suspicion, ne seront jamais lavés des soupçons   qui pesaient sur eux.

Cher Oncle Alfred, je pense à toi, qui sans avoir jamais démérité,   as dû te battre pour retrouver ton honneur, face à l’implacable   logique des institutions et des hommes. Ton courage a changé en lumière   cette ombre qu’on avait jeté sur ta vie. Il me reste de toi l’idée   qu’au-dessus de la justice, il y a l’équité, qu’au-dessus   de nos souffrances, veille « l’intangible souveraineté de   l’âme ». Si l’Histoire a conservé au-delà   des siècles le souvenir des Chrétiens livrés aux lions,   des croyants persécutés par l’Inquisition, et de tous les   massacres perpétrés par les hommes au nom d’un Prince ou   d’un Dieu, c’est que l’injustice ne connaît pas d’oubli.      Je pense à toi…

Ton petit-neveu, et fier de l’être…

Yves

« Si je perds la mémoire,   Si j’oublie qui je suis   Qui pourra dire alors   À ceux qui m’aiment encore   Que je n’ai pas trahi… » (« Dreyfus »)